Je mets en ligne mes notes sur la conférence de Jacqueline de Romilly. Evidemment, c'est toujours moins bien que de la voir en vrai, mais bon... (Elle est géniale! Je l'adooore!)
DEMOCRATIE ET TRAGEDIE
DANS LA GRECE ANTIQUE
CONFERENCE DE JACQUELINE DE ROMILLY
(13 NOVEMBRE 2006)
"C'est une impression délicieuse d'être encore quelque peu vivante et d'entendre son éloge funèbre!"
"Je viens héroïquement, et voilà, je suis là héroïquement"
Démocratie athénienne inventée très peu avant Ve siècle, meurt à la fin du Ve siècle. Tragédie également, à quelques années près: selon Aristophane, mort de la tragédie = mort de Sophocle.
Tragédie: une affaire de la cité: 3 auteurs de tragédie choisis par les responsables de la cité, toute la cité venait aux représentations: fin du Ve siècle, on touchait une indemnité pour aller au théâtre, pour permettre à tous d'y aller.
=> théâtre, une affaire politique, comme la démocratie.
Comment les tragédies grecques reflètent-elles ce lien entre démocratie et tragédie?
"Alors attention! Je vais retenir 3 aspects. Ca se fait, dans les conférences."
I. La tragédie: reflet de la démocratie
II. Thèmes politiques qui apparaissent dans la tragédie
III. Influence des discussions politiques
I. La tragédie: reflet de la démocratie
Tragédies de Eschyle, Sophocle et Euripide très révélatrices.
ESCHYLE
Première tragédie conservée:
Les Perses, d'Eschyle: défaite perse de Salamine, du point de vue des Perses. Bataille à laquelle Eschyle a participé. Normalement, ne devrait pas y avoir d'élan démocratique, car se passe chez les Perses. Mais la Atossa, reine des Perses, mère de Xerxès et veuve de Darius, s'étonne de voir la démocratie installée à Athènes: "Ils ne sont esclaves ni sujets de personne".
(Petite remarque personnelle: cf. Corneille: moeurs des personnages: celles du XVIIe siècle et pas de l'Antiquité)
Histoire d'Hérodote (Livre VII): Xerxès s'étonne à l'idée que les Grecs puissent résister à son immense armée: n'ont pas de chef. Réponse d'un Lacédémonien: s'ils sont libres, ils ne sont pas libres en tout, ils ont un maître: la loi, qu'ils craignent plus que tes sujets ne te craignent.
Les Suppliante d'Eschyle. A Argos: pas de démocratie. Roi voit arriver troupe de suppliantes poursuivies par Egyptien. Roi ennuyé: ne veut pas déclencher de guerre. Dit qu'il doit consulter la ville avant de répondre. Le choeur s'étonne: c'est toi, la ville. Roi insiste, et une fois la ville d'accord, il accueille les suppliantes. Moment d'autant plus intense qu'il est inutile pour l'action.
Prométhée d'Eschyle. Zeus, qui vient de prendre le pouvoir, est un tyran: il érige en lois ses caprices.
=> Partout, des petites suggestions au passage. Quand il n'y a pas encore la démocratie, il y a déjà la fierté de ne pas obéir à l'arbitraire d'un homme.
SOPHOCLE
Antigone, de Sophocle. Antigone condamnée pour avoir enterré son frère (
"Après sa mort, évidemment!") alors que Créon l'avait interdit. Son fils, fiancé d'Antigone, lui dit qu'il a tort de ne pas écouter ce qui se dit dans sa ville. Créon répond qu'une cité ne serait pas alors la chose de son maître. Réponse du fils: "Tu serais bien fait pour commander tout seul dans une cité vide!"
EURIPIDE
Les Suppliantes, d'Euripide. (et pas
Les Suppliantes, d'Eschyle). Le héros dit à Thésée, roi d'Athènes, qui passe pour le fondateur de la démocratie: "Où est le tyran de ce pays?". Mais Athènes: pas une tyrannie => débat sur le régime.
Il y aura des critiques contre la démocratie, mais aussi des textes magnifiques pour la défendre.
Thésée: "Pour un peuple, il n'est rien de pire qu'un tyran. Sous ce régime, pas de lois faites pour tous. Un seul homme gouverne, et la loi, c'est sa chose. Donc, plus d'égalité, tandis que sous l'empire des lois écrites, pauvres et riches ont mêmes droits. Le faible peut répondre à l'insulte du fort, et le petit, s'il a raison, vaincra le grand. Quant à la liberté, elle est dans ces paroles : « Qui veut, qui peut donner un avis sage à sa patrie ? » Lors, à son gré, chacun peut briller... ou se taire. Peut-on imaginer plus belle égalité ?"
=> rencontre entre liberté et égalité. Tous les citoyens ont le droit d'intervenir, et le devoir de trancher en votant: "Qui veut prendre la parole?"
II. Thèmes politiques dans la tragédie
2 thèmes en particulier: la concorde et la justice.
Concorde ? guerre civile: problème majeur du Ve siècle.
Selon Thucydide: dans toutes les villes, guerres entre démocrates et oligarques.
411: Athènes a failli succomber à la guerre civile.
ESCHYLE
L'Orestie, d'Eschyle. Quel sort pour Oreste qui a vengé son père? Athéna contre les Erinyes (déesses de la vengeance), mais s'accordent sur un point: il ne faut pas de guerre entre les citoyens. "Il y a un grand héroïsme de la guerre, mais fi des combats entre oiseaux de la volière!"
EURIPIDE
Phéniciennes, d'Euripide. Ecrit en 410, quand Athènes a failli connaître guerre civile. Querelle des fils d'Oedipe pour le pouvoir. Jocaste assiste à ses contestations. Pour l'un des deux fils, la plus belle des souverainetés, c'est l'ambition => n'abandonnera pas. Réponse de Jocaste, qui veut inciter son fils à partager avec son frère: la nuit à la paupière obscure cède place au soleil brillant, et ils partagent de façon égale le cycle de l'année, et vous, vous ne pouvez pas vous entendre? Où est la justice? Jocaste réclame réconciliation, entente dans la cité => plaidoyer pour l'omonoia, la concorde (c'est à ce moment que le mot apparaît).
Orestie, d'Euripide. Création d'un tribunal succède à la justice individuelle. Tous les détails de la bonne organisation de la justice sont dans la pièce.
SOPHOCLE
Antigone, de Sophocle. Conflit entre 2 justices: justice politique (Créon) contre les lois inévitables des dieux, qui font appel à la conscience. Défaite de la justice du souverain.
EURIPIDE
Prolongation de cette autre justice de Sophocle, lois non-écrites des Grecs, lois valables pour tous: respect des dieux, personnes, héros, ambassadeurs, suppliants...
III. Influence des discussions politiques
Discussions de l'assemblée du peuple, des tribunaux => il fallait savoir parler, écouter, discuter => sophistes: leçons de parole: une mode.
A l'intérieur de chaque pièce, thème général et tirade sur ce thème, traité de façon universelle, sans allusions précises. Gêne des modernes: on n'imagine pas ces grandes analyses dans les tragédies modernes (ex: description de l'organisation du tribunal...)
"Deux exemples amusants. Amusants pour moi, vous êtes pas forcés de rire aux larmes":
Hippolyte, d'Euripide. Phèdre se demande d'où viennent les fautes que l'on connaît. Voir le bien suffit-il pour le faire? Psychologie de la faute que Racine a eu le bon goût de sauter. Mais Athéniens d'alors: passion pour ces analyses générales.
Hécube, d'Euripide. Hécube: vieille reine de Troie. On immole sa fille Polyxène. Réflexion: quel est le plus important, entre la nature et l'éducation? Ajoute: "Mais ce sont là des traits où mon esprit s'égare." => reflet des habitudes de la discussion d'alors: dans la tragédie, lien avec démocratie plus net que dans les tragédies qui ont imité la tragédie grecque.
Dans ces petites discussions générales qui se multiplient chez Euripide, on voit aussi les défauts de la démocratie: rôle des démagogues (Ulysse...), opportunisme des candidats...
Bonus: questions (l'art de la réplique)
- Comment empêcher les effets pervers de la démocratie?
- Je ne suis pas candidate à la présidence!
"Je ne suis pas Mathusalem, mais dans ma jeunesse, je n'avais pas encore le droit de vote, alors, au Ve siècle, il ne faut pas leur en demander trop!"
"Je termine sur une note délicieusement modeste. Ca change!"
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